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Ces poussières



« Avec Ces poussières, C. Diverrès a cette fois arrimé la chorégraphie au roman du grand Dostoïevski, Crime et châtiment. Dans le basculement d'images révélées par la danse, opèrent en contrepoint les lignes d'un grotesque emprunté aux gravures de Goya. Selon de savants clairs-obscurs, le


« Je vois des hommes et des femmes, ils bavardent. Je les vois. Bavardant sur, à propos de ces poussières. Ce doit être de Ces poussières bien nommées de Catherine Diverrès, dont ils parlent. Ces poussières, j'en ai vu un peu partout, en beaucoup de lieux, de ces as de la glose, de ces champions criticailleurs, de ces verbalisants. Ces poussières là devraient faire rire. Je ne ris pas. On ne rit pas de l'obscurité. Ces poussières. J'ai vu de la danse, de la danse. Après cela on peut bien aller se coucher et réfléchir un peu, seul. Se dire que dans cet immense champ de la perte et de l'interrogation sur la perte, il y a encore heureusement des arpenteurs, de ceux qui interrogent l'espace et évidemment cet espace ne concerne pas uniquement celui de la danse, je ne connais pas le vocabulaire de la danse, je ne suis pas le seul, j'y vais seulement depuis quelques années au moins autant que je vais au théâtre, ce qui n'est pas difficile, a priori, aujourd'hui. Mais bon. Devait y avoir des spécialistes ce jour-là, de la danse. J'écoutais. Ca ne parlait que d'émotion, un peu comme au théâtre quand ça ne sait quoi trop bien vouloir dire. Il n'y avait pas assez d'émotion, je croyais comprendre, dans ce que j'avais vu. Et, comme chacun sait, l'émotion, c'est tout. Il est recommandé de sortir ses mouchoirs, il est recommandé de prendre le train zolien des revisitations-exhumations ou celui des vieilles gloires de la danse « contemporaine » qu'on ressort, qu'on essore encore jusqu'à plus... c'est possible. Je dois être sans cœur, j'aime pourtant bien les vieilles gloires, les vieilles gares désaffectées, les entrepôts à poussière, à tous les trous de la mémoire ancienne. Mais ça ne fait le plus souvent rien réfléchir, ça ne réfléchit à rien. On est étreint par l'émotion, il devrait y avoir du théâtre, de la danse, ici, par là, de bien belles images. Circulez, sortez vos mouchoirs si ça émotionne comme il faut, dégainez le fusil à pompe si besoin est, si ça n'émotionne pas assez et tirez à vue, tirez à vue sur ce qui n'innove peut-être même pas – se méfier de ce terme, innovation, de ce fourre-tout à soi-disant modernité – mais sur ce qui interroge, sur ce qui (s')irrite à force d'interroger l'espace, (il me semble que la danse ne parle que de ça), le corps, (il me semble que la danse ne parle aussi et dans le même temps que de ça, et ce qui, toujours, s'oppose à la grâce, il me semble que la danse devrait en parler encore plus puisqu'il s'agit souvent de son refuge ultime), même quand la grâce est là par hasard, en un détour, en un tournoiement, en une apparition. Même et surtout. Surtout quand la grâce, en plus, est là et qu'elle ne nous empêche pas de voir. Nous sommes ces poussières, je crois. Il n'y a pas d'autre « ces poussières » que nous autres, les respirant, les presque rien. Et comme nous tentons d'y être par figure et par volonté désemparée comme nous le tentons quand nous avons encore la force ou plus exactement le courage. Voilà ce qu'interroge, ce que propose Diverrès, sans jamais nous tendre le miroir, une belle manière d'être, une élégance de désespérée, un acte de salubrité, on voudrait pouvoir dire « publique », un acte qui ne cesse de convoquer le malaise qui va avec. L'irritant malaise qui va avec. Qui, de Goya, (Diverrès essaie de donner corps au Goya des Caprices, ce qui est impossible bien sûr, mais quelle beauté quand même), de Dostoïevski, (Diverrès, au travers de Crime et châtiment cherche à lui donner voix, à faire advenir le fatum dostoïevskien entre mimésis et parole, ce qui est tout autant impossible, mais quelle chance de pouvoir entendre ces parcelles-poussières de ce texte hors l'intimité rassurante) et qui est aussi du malaise de la danse d'aujourd'hui quand elle ne veut plus se nommer : elle devient alors tout le reste, ce qui est essentiel, irréductible à l'un et l'autre à tel ou tel point de vue , et qui accomplit l'un et l'autre dans leur inaccomplissement, dans leur disparition. La danse dédouble, redouble encore, multiplie, isole, donc abstrait. Le théâtre devrait faire la même chose. Diverrès, Montet dansent cette disparition réitérée. Chaque danseur (Luis Ayet, Thierry Bae, Fabrice Dasse, Katja Fleig, Alain Rigout) ne finit plus que par danser, (donc recommencer en sa genèse), l'écart, le fragment, la poussière intermédiaire, le petit-bout-du-bout de la pierre usée à force de malentendus entre le soi-disant-mieux culturel et ceux qui ne travaillent que pour lui hors l'industrie de l'émotion, qui n'est le plus souvent que l'industrie de l'effusion paresseuse. Ils dansent, ils s'essaient à parler, ils n'ont rien apprivoisé du pire de la parole au théâtre. Une bénédiction. Un acteur, (je crois que c'est un acteur à des signes qui ne trompent pas) dégoise au milieu d'eux, ce n'est pas rien de penser que lui-même se met à mieux danser qu'il ne parle, qu'il me pardonne, j'ai pensé cela : « fais ton travail d'acteur : danse », il ne me pardonnera sans doute pas, je suis un amateur, le vocabulaire de la danse m'échappe par tous les bouts, un peu moins celui des acteurs, je ne cesse de m'irriter contre ce qui ne s'accomplit pas encore mais qu'étrangement je vois déjà encore , le meilleur de ce qui s'accomplira, de ce qui s'accomplit déjà et qui m'échappe , que le lendemain je perçois mieux : ce joyeux désespoir à l'oeuvre qui est quand même la meilleure partie de l'art, de l'ouvrage, de la pièce, celui qu'on remet à chaque fois acteurs danseurs, chorégraphes, metteurs en scènes, écrivains. Je vois alors Ces Poussières comme un nuage stellaire un bloc fluctuant de résistance à l'imbécillité des évidences. Le ciel n'est pas comme nos ancêtres le voyaient, pas un couvercle en béton que Dieu de temps en temps soulèverait, comme ça, pour vérifier que là dedans ça respire encore, mais une fragilité somme toute. Et quelques fois irrespirable. Les autres avaient repris leur train depuis longtemps, la fragilité les concerne peu, l'irrespirable les fait tousser, ceux-là veulent du solide, le monde s'écroule petitement, mais ceux-là veulent du solide encore du béton, c'est assez rassurant en en réalité, ils connaissent le vocabulaire émotionnel de la danse, pas de doute, ils ne glisseraient pas un gramme de ces poussières entre leur rien et leur rien. »

Didier-Georges Gabily, octobre 1993



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création 1993

Chorégraphie : Catherine Diverrès
Danseurs : Luis Ayet, Thierry Bae, Fabrice Dasse, Catherine Diverrès, Katja Fleig, Bernardo Montet, Alain Rigout
Costumes : Cidalia da Costa
Lumières : Dominique Bruguière
Scénographie : Jean Haas
Musique : Heinz Holliger, Lou Reed
Texte : Crime et châtiment, Dostoïevski.

Durée : 1h40'


Publié le 2003-09-16

Source Texte : ccnrb (http://www.ccnrb.org)

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